Les muscats ont ouvert le ballet des vendanges

Dans les rangées, le geste, immuable, réunit toutes les générations, de 16 à 72 ans à l’image de la colle [1] de Jean Lapasset, coopérateur à Frontignan. Entre sérieux de la coupe et échanges dans la bonne humeur, il se joue en quelques jours une année de labeur, de taille et de travail du sol, d’épamprage et d’écimage, de lutte contre les maladies, pour, une fois emmené en cave, transformer le fameux raisin en vin.


Benjamin et doyenne réunis

En un éternel recommencement, chaque année différent, les muscats ouvrent le ballet des vendanges. Le cépage, précoce, bat aujourd’hui des records, surprenant tout le monde, chevauchant la saison estivale dédiée à la vente. Avec quinze jours d’avance dans les parcelles, le raisin destiné à l’élaboration de muscat sec est récolté depuis le 2 aout à Frontignan, et même le 31 juillet au château Stony, qui avait atteint des degrés satisfaisants. Le raisin dédié au Vin Doux Naturel, en AOP, entre en caves depuis le 14 aout. Du jamais vu.
Cette précocité s’explique par le peu de quantité de raisin, qui murît donc plus facilement. Ce n’est un secret pour personne, la récolte sera faible, en muscat à petits grains comme sur d’autres cépages blancs, contrariés, au sortir d’un hiver rugueux, par les gelées printanières. « Le froid tardif a joué sur la floraison. Sur le moment, on s’est dit qu’on avait échappé au gel, mais je pense que les fleurs se sont un peu abîmées» évalue Christophe Miron, Président de la cave Frontignan Coopérative. Malgré un beau feuillage, abondant, la sortie a été petite, les grappes peu développées. Le muscat à petits grains n’a jamais aussi bien porté son nom. Une baisse de volume de 30 % en moyenne, jusqu’à 40 %, des pointes impressionnantes constatées à moins 50 % dans les vieilles vignes, plus touchées, les vignerons dressent partout le même bilan sur les terroirs historiques de Frontignan, Mireval et Vic-la-Gardiole. Chacun doit trancher sur des choix stratégiques dans la répartition de la récolte entre ses différentes productions : privilégier la fraîcheur préservée des secs ou garder la récolte pour les VDN, plus rémunérateurs.


Christophe Miron, président De Frontignan Coopérative
 
Jean-Luc Mazas, Domaine de la Belle Dame à Mireval

Dans tous les cas, la qualité sera belle, bien sûr. « L’état sanitaire est correct », estime Olivier Robert, au Mas de la Plaine Haute à Vic-la-Gardiole. « Le raisin est très joli, pas de gâté » au château Stony. Le principal problème du muscat, l’oïdium, a été contenu, et l’apparition du mildiou prise à temps.
Jean-Luc Mazas, au Domaine de la Belle Dame à Mireval, ou Christophe Miron ne pensent pas que les pluies apporteraient quelque secours, bénéfique à une évolution moins rapide de la maturation. Le jus se concentre dans le grain, son extraction se fera plus difficile. Les températures, reparties à la hausse après quelques jours et quelques nuits de fraîcheur, entrainent des degrés parfois élevés. Henri Nodet et Jean Lapasset, dans des pratiques solidaires, mettent en commun leur moyens, comme l’emploi des saisonniers, payés par chacun mais travaillant pour tous. La colle peut ainsi vendanger une grande pièce en une seule journée, avantage non négligeable lorsque le degré grimpe vite, pour porter en coopérative.

 

En culture biologique, qui exalte la complexité et la puissance du muscat à petits grains, la fraîcheur et les arômes prendront toute leur intensité. Frédéric Nodet, pour qui «le travail en bio exprime mieux le terroir, la typicité du cépage », évoque des muscats secs bio tout en fraîcheur, aux arômes citronnés, aux notes de poire sur les derniers arrivés en cave. « Le muscat à petits grains est fait pour le bio » confirme Jean-Luc Mazas, entré cette année en conversion. Elles se font rares dans les rangs, les délicates grappes aux Clos de Miège, en vins sains à Mireval. Mais quelles saveurs! Comme si la nature, privant d’un côté, gâtait le vigneron d’un autre, dans une sublime compensation aromatique.
Vendange de toutes les interrogations, la production du millésime 2017 n’élude aucune question. Sur les changements climatiques qui nécessitent d’adapter végétal et conditions de production ou sur la quantité de la récolte, qui pèsera sur les revenus, sur les méthodes, traditionnelles ou dans une logique économique (vendanges manuelles ou mécanisées par ex), tout comme sur le devenir des vignes, par rétrécissement des terres agricoles et difficulté à installer des jeunes viticulteurs. Représentant la principale force économique locale, avec 153 coopérateurs, 600 ha de vignes, et l’essentiel de la production en AOP, Christophe Miron se veut rassurant sur leur future rémunération. « Nous allons faire jouer les stocks tampons en trésorerie pour assurer leurs acomptes ». Il remarque que « la souche de vigne bénéficiera d’un repos salutaire d’avoir eu moins de raisin, aucun stress hydrique cette année. La vendange sera meilleure l’an prochain. (…) Des périodes de sécheresse et de chaleur, il y en a eu. Ce qui fait justement que nous continuons à produire sur ce terroir, c’est que le cépage a totalement trouvé sa place à cet endroit-là. Ce n’est pas pour rien qu’il est cultivé ici depuis l’antiquité ».
Cette spécificité de Frontignan et de ses alentours, chaque viticulteur, chaque vigneron la porte en lui, dans son optique propre mais tourné vers le même souci de prolonger chaque année, et un peu plus encore, l’histoire du muscat à petits grains sur nos rivages.

Florence Monferran


[1] Equipe de vendangeurs composée de coupeurs et de porteurs