Tristan Cabral, le poète s'en est allé...

Nous avons appris le décès de Tristan Cabral dont nous connaissions l’état de santé bien affaibli. De son vrai nom Yann Houssin, il est l’auteur de nombreux ouvrages de poésies et de récits.
«Je suis né le 29 février 1944 dans une villa de la Ville d’Hiver d’Arcachon, en face du Casino mauresque : la villa Toledo, aux dentelles de bois et aux balcons d’argent. Dans un grand jardin, planté de cistes, d’arbousiers et de mimosas. Les villas les plus proches s’appelaient « Faust », « Meyerbeer », « Pereire » ou encore « Bremontier ». Sous l’occupation, c’était une maternité clandestine. En face, le casino servait pour les interrogatoires à la police politique de Reich. Ma mère s’appelait Juliette D. Mon père, Heinz R., un médecin militaire allemand. Elle était née à Orléans, lui à Cheminitz, devenu plus tard Karl-Marx-Stadt ! Au cours de l’été 1944, ma mère sera tondue dans une rue de Bordeaux...» Dans « Juliette ou le chemin des immortelles », paru en 2013, il ébauche une biographie et rend hommage à sa mère.
Après des études secondaires à Bergerac, il étudie à la faculté de théologie protestante de Montpellier. Il entreprend ensuite des études de philosophie, qu’il enseignera ensuite pendant trente ans au lycée Daudet à Nîmes. Quand il n’arpente pas le monde pour témoigner de sa violence, de ses injustices, mais aussi de la grandeur de certains humains qu’il admire, il demeure à Montpellier.
En 1974 il fait paraître son premier recueil « Ouvrez le feu » et ne cessera d’écrire et de publier. Ses derniers ouvrages : H.D.T. hospitalisation à la demande d'un tiers (le cherche midi, 2010), Le Cimetière de Sion: de Yad Vashem à Chatila-Gaza (L'Harmattan, 2010), Les chants de la sansouïre (Atelier N89, 2011) Dernier tango à Salta ; quand deux femmes s'aimaient dans l'Argentine de Videla (L'Harmattan, 2012), Juliette ou le chemin des immortelles (le cherche midi, 2013), Si vaste d'être seul (le cherche midi, 2013), Quand vient la mer (Sansouire, 2014), Requiem en Barcelon (Chemins de plume, 2014), La petite route (Chemins de plume, 2015), Poèmes à dire (Chemins de plume, 2019).
Poète de l’insoumission, de la révolte et de l’amour, il est aussi le poète du mal de vivre et d’une quête désespérée.

Michel Puech

« Un jour les oiseaux-feu quitteront mes paupières ;
alors dans mon cartable, il y aura du ciel,
alors mon corps aveugle s’habillera de lierre
et qu’on me couche alors dans un lit d’immortelles ! »

A lire sur le site DANGER POESIE "Quand j'étais de ce monde"

Audrey Marty : Le Destin Fabuleux de Jane Dieulafoy

«Jeanne Dieulafoy ne ressemble en rien aux jeunes filles de la bourgeoisie de son époque. La mode et la maîtrise des tâches ménagères ne sont pas vraiment de son goût...». C’est très jeune qu’elle peut se lancer dans ce à quoi elle aspire le plus, l’aventure. Le 11 mai 1870, Jane Magre, née à Toulouse, épouse à 18 ans Marcel Dieulafoy. Seulement deux mois plus tard, lorsqu’éclate le conflit franco-prussien, elle décide d’accompagner son mari qui s’engage en tant que capitaine du génie. Le commandant Vergne témoigne à son sujet : «cette femme, vraiment remarquable, a fait courageusement ce que peu de femmes ont fait. A 18 ans, venant de se marier, elle a voulu suivre son mari, partager les dangers et toutes les fatigues quand il le fallait, couchant dans la neige, restant à cheval la nuit et le jour...». C’est aussi au cours de cet épisode qu’elle prend pour habitude de revêtir des vêtements masculins et en particulier le pantalon qu’elle adopte définitivement. Elle obtient une autorisation spéciale pour déroger à la loi.

C’est ainsi que commence sa vie aventureuse, toujours aux côtés de son mari. Audrey Marty tombée sous le charme de cette personnalité exceptionnelle retrace leurs pérégrinations. Ayant pris goût aux voyages, ils embarquent pour la Turquie, ensuite pour la Géorgie d’où ils entament «une chevauchée fantastique de plusieurs milliers de kilomètres». «Après quatorze mois d’absence, cent quarante étapes, près de six mille kilomètres parcourus à cheval et plusieurs kilos en moins, Jeanne et Marcel sont donc de retour en France. Ils rentrent exténués, amaigris, malades...». Après avoir brièvement replongé dans la vie ordinaire, Marcel Dieulafoy obtient la direction d’une mission archéologique en Perse. Ils embarquent le 17 décembre 1884. La mission s’achève en juillet 1886 et permet d’enrichir le Louvre de «trésors artistiques et archéologiques d’une grande valeur.

Jane poursuit ses activités d’écriture, publiant une dizaine d’ouvrages, d’engagement dans ses combats féministes, de conférences très appréciées. A sa mort le 25 mai 1916 elle jouit d’une grande notoriété. Ainsi le New-York Times lui rend hommage : «Madame Dieulafoy, auteur, exploratrice, chevalier de la légion d’Honneur, et possédant le privilège unique, accordé par le Gouvernement Français, de porter un vêtement masculin, est morte. Durant les les soixante cinq ans de son existence, Madame Dieulafoy a vécu de nombreuses expériences qui lui ont valu d’être la femme la plus remarquable de France et peut-être même de toute l’Europe». C’est ce destin fabuleux que nous relate avec passion et admiration Audrey Marty.  
Michel Puech
Audrey Marty Le destin fabuleux de Jane Dieulafoy, de Toulouse à Persépolis, l’aventure au féminin. Editions Le Papillon Rouge

histoires inouïes en Occitanie aux éditions Le Papillon Rouge

Occitanie, terre tranquille de soleil et de farniente, de ciel bleu et de silence troué de vols d’hirondelles et de de chants de cigales ...? Santiago Mendietat et Hubert Delobette mettent un bémol à ces images d’Epinal. L’Occitanie fut aussi le théâtre de faits qu’ils qualifient d’»inouïs». Cette collecte d’évènements plus ou moins connus mais toujours étonnants, étranges ou prodigieux a été entreprise par ces deux auteurs pour une publication aux éditions Le Papillon Rouge. Des récits courts relatent des faits qui à différentes époques ont marqué profondément quelques lieux en Occitanie. A Lunas, un bras de fer entre l’évêché, le Vatican et quelques prêtres réfractaires a eu des répercutions sévères sur quelques protagonistes. A Montauban, les obsèques, le 5 novembre 1940, du dernier président élu de la Deuxième République Espagnole, don Manuel Azana Diaz, rassembla une foule gigantesque, pour la plupart des réfugiés espagnols arborant les couleurs républicaines. Le défilé s’étira sur près de deux kilomètres. A Sète débuta le dix juillet 1947 le périple «fou» de l’Exodus. Alès connu le 11 octobre 1831 une catastrophe minière particulièrement meurtrière qui inspira, plus de quinze plus tard, Emile Zola pour «Germinal». Trente récits nous font découvrir des pans mal connus, voire ignorés de l’histoire de notre région. «Inouïes», le terme est particulièrement bien choisi pour désigner ces histoires authentiques dont certaines, comme le vent de folie qui frappa Pont Saint Esprit et ses habitants en 1951, ne furent jamais tout à fait expliquées ou élucidées. Trente histoires étonnantes à connaître et parfois méditer.

Michel Puech

Captivus de Yves Desmazes aux éditions Le Papillon Rouge

La situation particulière créée par la pandémie met en difficulté un certain nombre de secteurs. L’absence de salons, des foires et de toutes les manifestations liées au livre atteint particulièrement le secteur de l’édition. Alice Dorques et Hubert Delobette, avec passion et obstination, n’en poursuivent pas moins leur travail d’édition sous le sigle du Papillon Rouge, dont le siège est à Villeveyrac. Ils nous proposent à présent plusieurs nouveautés dont «Captivus» de Yves Desmazes. Auteur d’une douzaine d’ouvrages déjà parus, Yves Desmazes nous invite à découvrir un personnage originaire de notre région : Guillaume de Nogaret (1282-1313). Né en Haute Garonne, de Nogaret étudie puis professe le droit à Montpellier. Grace à ses activités de conseil juridique il a l’occasion de rentrer en contact avec le roi auprès duquel il devient «juge-mage». A partir de 1295 il devient conseiller du roi et ses responsabilités s’accroissent au cours des ans et des affaires. En 1295 le roi Philippe le Bel est confronté à une grave crise financière. Pour y faire face il prend plusieurs mesures : il prive les Templiers de la garde du trésor royal qui est transféré au Louvre, il fait frapper de la monnaie contenant moins d’or - ce qui lui vaudra le surnom de roi faux-monnayeur, et il taxe les biens de l’Eglise.
Le rôle de Guillaume de Nogaret dans les charges menées contre les Templiers est bien connu : arrestation des Templiers, destruction du Temple et confiscation des biens. Mais son rôle dans l’opposition de la royauté à la papauté, de Philippe le Bel à Boniface VIII est moins évident bien que crucial dans la lutte pour la suprématie entre le pouvoir royal et le pouvoir papal.
C’est cet épisode de l’Histoire que nous conte Yves Desmazes, depuis le réquisitoire de Nogaret contre le pape qu’il accuse des motifs les plus infamants, jusqu’à l’arrestation de Boniface VIII  à Agnani en Italie. Yves Desmazes met en scène Thibaud de Cornilhac, jeune secrétaire particulier de Nogaret que nous suivons dans ces péripéties de lutte pour le pouvoir. Mené de façon alerte, le récit met en exergue la dimension du personnage de Nogaret et son implication dans ces faits historiques. Un récit passionnant.
Michel Puech

Giono dans la Pleiade, une nouvelle anthologie

Les oeuvres complètes de Jean Giono avaient déjà été publiées par la Pleiade en huit volumes, mais une nouvelle édition propose une anthologie composée de dix titres choisis dans la somme imposante et diverse de sa longue vie d’écrivain prolixe. André Gide disait que lire Giono c’est se laisser «emporter comme un fétu dans un puissant souffle». C’est de toute évidence embarquer pour un voyage au long cours dans d’étranges contrées peuplées de personnages forts en personnalité et en originalité. C’est se laisser envouter par une imagination puissante et un style unique, poétique et aventureux. Ainsi, cinquante ans après sa disparition la nature profonde de cet écrivain vient avec évidence briser cette fausse réputation de régionaliste. Si le cadre de ses écrits est bien celui de son lieu de vie choisi et vénéré, la nature y est violente  et les éléments s’y entrechoquent. Les forêts inquiétantes, les eaux tumultueuses, les nuages menaçant forgent chez la plupart des personnages des caractères rudes et puissants. Féru d’histoire, Giono nous fait aussi voyager dans le temps. La description de Manosque et la Provence au temps du choléra nous laisse entrevoir la cruauté d’une pandémie qui nous laisse atténuer ce covid 19 qui nous accable. C’est bien une oeuvre rare que nous a laissé Giono loin des poncifs provençaux de Pagnol et compagnie.
Michel Puech
«Ils étaient seuls maintenant sur la route. Des vols de feuilles mortes passaient dans la pluie. Les bois se décharnaient. De grands chênes vernis d’eau émergeaient de l’averse avec leurs énormes mains noires crispées dans la pluie. Le souffle feutré des forêts de mélèzes, le chant grave des sapinières dont le moindre vent émouvait les sombres corridors, le hoquet des sources nouvelles qui crevaient au milieu des pâtures, les ruisseaux qui léchaient les herbes à gros lapements de langue, le grincement des arbres malades déjà nus et qui se fendaient lentement, le sourd bourdon du gros fleuve qui s’engraissait en bas dans les ténèbres de la vallée, tout parlait de désert et de solitude. La pluie était solide et pesante.
Un épervier passa. Il baissait son vol comme pour essayer de passer sous la pluie. Il rasait l’herbe et il remontait en criant.» (Le Chant du Monde extrait)

L'homme qui plantait des arbres, texte de Jean Giono dit par Philippe Noiret

Sylvie Dedet : Les Haïkus de mon Moulin


Dans la préface de ce recueil de poèmes, Dominique Barrau écrit: «Sans qu’elle l’ait prémédité, le regard de Sylvie Dedet va droit au petit détail signifiant - et le magnifie en un clin de mot, le mot juste qui le pose tout vivant sur la page»
Sylvie Dedet, artiste peintre, exposant depuis déjà quelques années dans la région et ailleurs, est installée à Cournonterral. «Ce recueil de haïkus, illustré de peintures et de collages, est le fruit d’un besoin de récréation dans la pratique somme toute contraignante de la peinture à l’huile».
Elle ajoute : «pour que l’image ou le haïku soit vivant, il ne doit être soumis à rien. L’illustration n’a pas été créée pour le petit poème, ni l’inverse. Tous deux ont simplement été rapprochés, produisant un léger décalage qui m’est cher, car l’imaginaire du lecteur peut s’y faufiler.»

A travers formes, couleurs et mots, ce sont quelques instants d’éternité qui s’égrènent au fil des saisons. Les animaux, les insectes, les fleurs et les arbres y remplissent l’espace par leur présence parfois étrange ou déconcertante, témoins d’une vigilante observation et d’une sereine sensibilité. Sylvie Dedet nous propose, avec ce livre à la mise page agréable et à l’impression soignée, un plaisir pour les yeux et une pause pour l’esprit.
Michel Puech

Paru tout récemment en autoédition, imprimé par l’ESAT Peyreficade de Villeneuve lès Maguelone, le livre est en vente chez Graphilux - 4 Boulevard de la Perruque, 34000 Montpellier - 04 67 22 27 14

Christian Bobin : Pierre,

Pierre,
Auteur : Christian Bobin
Editions : Gallimard
Parution : 3 octobre 2019

Etrange rencontre que celle de Christian Bobin et de Pierre Soulages. D’ailleurs nous n’assistons pas à la rencontre, le récit se terminant au portail de la demeure du «Monsieur tout noir du Mont Saint Clair». Leur domaine même sont à l’opposé. A l’étendue, la platitude, le calme du Creuzot où vit Bobin, répond la concentration, le pittoresque, l’agitation du Mont Saint Clair. La prestance du vénéré maître du «rayonnement français», prince de tous les superlatifs, l’âge canonique, le prix vertigineux de ses oeuvres, la taille monumentale de ses peintures... parait même en opposition avec la modestie, la sobriété de son style, l’effacement volontaire de l’ascète creusotin. Christian Bobin dit adorer la neige, comme pour accentuer encore cette opposition. «Je me moque de la peinture» ajoute-t-il encore.
Ce n’est pas vers le Soulages adulé par les courtisans en tous genres que le mène ce voyage nocturne, qui plus est le 24 décembre, c’est vers Pierre comme l’indique le titre, assorti d’une virgule, comme pour proposer une pause après l’interpellation amicale. Bobin n’aime pas les voyages, mais il avoue avoir «pris le train comme on entre en religion». Il aime avant tout la solitude qu’il n’a jamais cherché à rompre. Mais c’est avec ses fantômes qu’il entreprend ce trajet. Avec Dhôtel, avec Kafka, qu’il a choisis comme compagnons, le souvenir de ses chers disparus, son père en tête, dont il sent encore la puissante présence. Et l’on pressent alors ce qui lie Bobin à Soulages, c’est la nuit, le silence, la solitude, et toute proche, la mort. «Tes peintures ne sont pas des peintures mais des gardes de la nuit que nous portons dans le coeur. Sa vérité est fille du silence.» Il va aussi vers lui pour lui «parler de poésie», car «elle est, pour aller vite, le noir du langage sur lequel passent les griffes de la lumière».
«Pierre,» est l’histoire de ce livre qui correspond à la définition qu’il nous propose : «je comprends ce qu’est un vrai livre : quelqu’un qui nous sort de l’évanouissement dans le monde et ses modes et nous ramène à nous-mêmes. Nul besoin d’oeuvres complètes. Une parole suffit». Déclaration qui fait étrangement écho à Antonin Artaud qui écrivait : «Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.»
Michel Puech

Yves Pignol publie "Les Gens sans histoire"

Yves Pignol, ancien professeur de lettres au lycée St Joseph de Sète, publie un recueil de nouvelles, Les Gens sans histoire, sous-titré : nouvelles de mon haut canton. Ce livre est une chronique de mœurs des années 1960 dans un village héraultais où l'auteur a passé son enfance, auprès de petites gens dont il se veut l'héritier reconnaissant.        

pignolCapture"Que se passait-il en ce temps-là dans ce coin reculé des hauts cantons?  Rien, rien  qui eût dérangé la vie ordinaire de ses habitants. Les années s'empilaient  une à une dans le tiroir où l'on gardait les calendriers des Postes. 1952, 1953, 54, 55...1966 avait ressemblé, à un enterrement près, à 1965, les mêmes événements saisonniers avaient eu lieu : le pèlerinage à Saint Michel le 8 mai, la fête locale en juillet, l'ouverture de la chasse juste avant l'automne, la messe de minuit à Noël. Un village sans histoires, et rien qui aurait pu retenir le quidam de passage, un promeneur égaré en quête du sentier qui grimpe vers les ruines du château de Mourcairol et le sommet du Pic de la Coquillade. C'est vrai, l'existence de ces gens  ne  payait pas de mine. Nul doute que  le quidam, après avoir demandé le renseignement à Marcel qui roulait sa cigarette devant la porte, aurait passé son chemin."

A moins qu'un familier des lieux ne  le rattrape dans la rue de l'Horloge et lui dise :

 « je peux vous en raconter de belles sur ces gens.

–          Sur ces gens ?

–           Les secrets de leurs vies petites, je les sais par cœur...

Des secrets...vraiment ? »

            Et à ce passant l'auteur aurait expliqué ses « secrets » :

            « J'ai écrit les premiers mots de ces Gens sans histoire le jour où je me suis aperçu que plus personne autour de moi n'était là pour parler d'eux en ma compagnie; j'étais le dernier, le seul à pouvoir les sauver du grand oubli et  les arracher en même temps à l'anonymat qui avait été leur  sort dans  leurs vies de petites gens. Pour les résusciter, je me suis souvenu des jours anciens sans doute, remplis d'anecdotes, de portraits, de mots truculents...mais j'ai surtout essayé de réinventer l'essentiel:  le talent de ces humbles à se raconter eux-mêmes au jour le jour, au coin de la rue, devant l'épicerie, lors des veillées  chaises sur le pas de porte à la nuit tombée, autour de la toile cirée et du Pernod maison. Leurs vies si ordinaires se trouvaient alors transformées par leur verve burlesque, la tendresse d'un mot parfois gros, les digressions déroutantes, la galéjade aux lèvres et, à l'oeil, la larme en même temps.       

J'ai imaginé  ces nouvelles dans ce but, retrouver le sel de leur faconde, recréer l'histoire cachée de ces gens... sans histoire. Les personnages habitent tous en un même lieu, la Placette, l'agora du quartier bas, dans les années 1950-1980. Ils réapparaissent dans les récits successifs mais chacun, un jour, en vient à jouer le premier rôle , à devenir le «héros» d'une des huit nouvelles du recueil.

–        Dites-moi, ce sont des histoires vraies ?

–        Histoires vraies et... vraies histoires, parce que chacun de ces gens aux existences si minimes méritait bien que l'auteur, venu de l'autre rive de l'Orb, les aide à devenir « Quelqu'un ». Tenez, ça s'appelle les gens sans histoire*, vous m'en direz des nouvelles. »

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 * le livre est en vente à Sète (librairies Nouvelle librairie sétoise et L'échappée belle), à Montpellier (librairies Sauramps et Gibert) ou sur demande:  Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Le métier d'écrivain

Deux livres viennent de paraître dans lesquels les auteurs s’interrogent, entre autre mais principalement, sur leur métier d’écrivain :
Nous sommes nés pour être heureux de Lionel Duroy édité chez Juliard
Profession romancier de Haruki Murakami, trad. Hélène Morita édité chez Belfond

«J’ai appris la vie en lisant des romans» a déclaré Lionel Duroy dans un de ses entretiens. La vie, sa vie, son histoire, son intimité même, est la matière première de ses romans. Il précise bien «roman», car malgré les références autobiographiques, qu’il revendique et assume, ses récits sont à la troisième personne, un narrateur qui lui ressemble tant mais qui a son propre libre arbitre.
«Au moment où nous écrivons, ce n’est pas la vérité factuelle que nous cherchons à établir, mais à restituer l’effet qu’a produit sur nous tel ou tel évènement. Parce que cet effet continue d’opérer à chaque instant dans notre vie d’adulte», écrit-il dans son dernier roman, Nous étions nés pour être heureux». Pour lui l’écriture a un pouvoir certain, celui d’éclaircir, de mettre en mesure, d’ordonner les évènements, les personnes et les relations entre les individus.. Elle a aussi un pouvoir magique, celui de mettre en lumière ce qui avait pu échapper à la perspicacité. Ces pouvoirs se retrouvent dans la lecture pour éveiller la conscience de chacun.
Nous retrouvons incontestablement cette magie dans son dernier roman. Le narrateur retrouve ses neuf frères et soeurs vingt-sept ans après avoir été brouillé et rejeté par eux, suite à la publication de son premier roman «Priez pour nous» qui décrivait une enfance calamiteuse et misérable. Il revient donc sur ce premier livre qui a jeté le trouble dans la fratrie et l’a fait exclure, lui, sa femme  et ses enfants du cercle familial, mais dont l’édition était pour lui essentielle tant sa volonté de devenir écrivain était forte. Les retrouvailles sont une réconciliation difficile et «Nous étions nés pour être heureux» fait le récit des doutes et des certitudes, des appréciations de chacun, selon la personnalité et le vécu.
C’est un roman gigogne et passionnant que nous livre Lionel Duroy sur l’histoire d’une famille et les liens familiaux, sur le métier d’écrivain, sur le rapport à la vérité, sur la tolérance et la rédemption.

«Sans avoir jamais imaginé devenir romancier, ni même d’avoir fait la moindre tentative d’écriture, voilà qu’un jour, brusquement, m’est venue l’idée d’écrire mon premier roman (ou ce qui y ressemble), «Ecoute le chant du vent», et que ce texte a reçu le prix des Nouveaux Auteurs. Avant même d’en avoir conscience, j’étais devenu un romancier, un vrai. J’étais stupéfait. Je m’interrogeais : c’est donc si facile ?». Haruki Murakami, dans son dernier livre «Profession romancier», s’interroge, comme Lionel Duroy, sur le métier d’écrivain, son rôle dans la société, ses capacités et ses responsabilités. Mais aussi sur les difficultés qu’il a dû surmonter, car en fait, même s’il reconnait avoir eu beaucoup de chance, son investissement fut intense. «Ecrire un ou deux romans, ce n’est pas très difficile. En revanche, poursuivre cette activité durant une longue période, passer sa vie à écrire, survivre en écrivant, c’est une entreprise quasi impossible. Peut-être serait-il bon de préciser : impossible pour un être humain normal.»
«Je suis convaincu que les auteurs qui écrivent depuis plus de vingt ou trente ans, qui se sont gagné un lectorat fidèle, ont en eux quelque chose comme un noyau solide, exceptionnel. Ils disposent d’un pilote interne, sans lequel ils ne pourraient écrire de romans. Et ils sont dotés aussi de persévérance et même d’opiniâtreté pour s’adonner si longtemps à un travail solitaire. Telle est à mon sens la qualité spécifique de l’écrivain de métier
Haruki Murakami livre quelques recettes tirées de sa propre expérience, et qui, en somme se résument en quelques mots : «Pour moi, au fond, un roman doit pouvoir jaillir en toute liberté.». Il se confie sur sa «méthode», son mode de vie, sa rigueur, ses exigences, les distances qu’il prend avec certaines instances du milieu littéraire... Pour, en toute humilité conclure que l’écrivain doit faire de son mieux et garder confiance dans ses capacités.

Michel Puech

L'Hérault Heureux de Gilbert Lhubac

L’Hérault Heureux
Gilbert Lhubac
Editions Le Papillon Rouge
Hubert Delobette réédite l’ouvrage de Gilbert Lhubac (1958-2017) que l’auteur lui avait dédicacé en 2005 en ces termes : « à mon ami Hubert, ces chroniques d’autrefois qui nous permettent d’évoquer une enfance heureuse dans un village... où nous nous connaissions tous ! ». Dans L’Hérault Heureux, souvenirs d’enfance dans l’immédiat après guerre dans un village de l’Hérault, nous mesurons à l’aune de ces récits et évocations à quel point les évolutions nous ont éloignés des plaisirs et préoccupations basiques. Gilbert Lhubac évoque dans ce livre un monde définitivement disparu. Le village constituait alors une entité cohérente, limitée, aux structures et fonctionnements bien définis, où chacun assumait son rôle en toute logique et sans scrupules. Ainsi, le curé pouvait se permettre de donner son opinion sur un film projeté dans le cinéma local, et même d’y opposer une censure auprès de ses ouailles. Son autorité était par ailleurs diversement appréciée en fonction des opinions de chacun.
Le ton n’est pas à la nostalgie, mais plutôt au témoignage, au récit anthropologique sur les modes de vie sur un territoire et à une époque déterminée. Les modes de vie, dans les villages de l’Hérault en l’occurrence, en cette époque charnière, à la veille d’une « modernité » qui se révèlera vite incontrôlable, étaient calqués sur les mêmes modèles, les mêmes impératifs. La vigne et les métiers périphériques étaient la règle générale de l’économie locale, les moyens de locomotion limités, l’importance de la famille, les loisirs peu nombreux, la vie plus ou moins en vase clos, avec ses plaisirs simples et ses vicissitudes irrépressibles. Les cadres de l’existence étaient bien posés et chacun s’y soumettait avec plus ou moins de bonne grâce.
Mais Gilbert Lhubac évoque aussi ce temps avec beaucoup d’humour. Certains dialogues, que ne renierait probablement pas Daniel Villanova, suggèrent des personnages pittoresques aux réparties impitoyables. Tous ces personnages, toutes ces scènes, évoqueront à coup sûr des souvenirs personnels chez les lecteurs des générations antérieures aux années 50, et témoignent auprès des plus jeunes d’un monde où finalement, la proximité avec la nature, la solidarité, le sentiment d’appartenir à une communauté aux intérêts convergents, constituaient le cadre d’un bonheur possible.
Michel Puech

Peintres de la Garrigue des Cévennes et des Causses

Peintres de la Garrigue des Cévennes et des Causses
Alain Laborieux et Robert Faure
Editions Le Papillon Rouge

Alice Dorques et Hubert Delobette poursuivent leur travail d’édition au sein du « Papillon Rouge », un travail original et d’une qualité certaine. Robert Faure et Alain Laborieux poursuivent, eux, leurs pérégrinations régionales à travers les œuvres de nombreux peintres qui ont été séduits par les paysages et la lumière du Sud. Après avoir présenté leur musée imaginaire dans trois livres successifs sur le thème du Salagou, du Grand Montpellier et de la Camargue, c’est la garrigue, les Cévennes et les Causses que présente leur dernier ouvrage.

De nombreuses reproductions d’artistes réputés, connus ou plus confidentiels illustrent cette balade depuis les costières du Gard jusqu’aux étangs de Gruissan, des hauts cantons héraultais et des Cévennes jusqu’au littoral méditerranéen.

On devine en filigrane les silhouettes de Joseph Delteil, de Jean-Pierre Chabrol, entre autres, dans les paysages divers et variés de cette garrigue «multiple par ses apparences tenant à son sol, à sa flore, à sa faune, à ses cultures et à ses zones inexploitées". De la montagne à la mer certains lieux sont particulièrement emblématiques. A lui seul le Pic Saint Loup aurait pu faire l’objet d’un livre. Décrit comme un «incontournable totem méditerranéen », il a été pris pour modèle par de nombreux artistes et nous imaginons l’embarras des auteurs pour choisir parmi toutes ces représentations.
Avec cette nouvelle parution, les éditions  Le Papillon Rouge nous offrent un double témoignage sur notre patrimoine, sur la beauté et la variété des paysages et les talentueuses représentations qu'en ont tirés de nombreux peintres, chacun dans leur propre style, séduits par la lumière, les couleurs et les reliefs.

Michel Puech