Boussole : un Goncourt d’exception

Dans la cuvée d’automne que nous proposent les prix littéraires, il se trouve un grand cru qui n’attend plus que d’être classé parmi les millésimes qui font date. Boussole , le quatrième roman de Mathias Enard, est salué par les historiens (L’Histoire, janvier 2016). Dans un tourbillon intellectuel porté par une grande érudition musicologique, il éclaire l’histoire des rapports de l’Europe et de l’Orient et offre une réflexion sur l’avenir.

Un brillant romancier,

On ne peut que saluer l’art du romancier. De Vienne, par le souvenir et l’imagination, nous voici transportés à Paris, Damas, Alep, Téhéran. Frantz Ritter, universitaire quelque peu timoré, vieilli, menacé par la maladie, insomniaque, erre dans sa chambre (au dessus du chien du voisin Gruber) et songe. Des songes pas toujours joyeux : il a vu Alep (aujourd’hui en partie détruite). Il a cherché des forteresses oubliées dans le désert syrien, champ de pierrailles hostile. Il a vu Téhéran et le conformisme étouffant de la république islamique, ses profiteurs, son idéologie mortifère. La femme aimée (Sarah) poursuit sa quête mystique jusqu’au nord de Bornéo. Le style est alors familier, mais non dépourvu d’humour. Ah ! Le docteur Kraus et ses lourdes plaisanteries. Et à Téhéran, le musicologue autrichien semblait jouer aux billes sur le tapis du salon d’attente. Et puis, des scènes claires, précises qui surgissent dans le roman. Sarah attendant dans le campus viennois sur un banc, souriant à sa lecture, femme rousse enveloppée d’un foulard jaune, lumineuse. Ne manque même pas l’ironie tragique du sort survenant après un moment de grâce à Téhéran

Dans le sillage des orientalistes.

Mais dans la vie de nombreux européens comme dans celle de Frantz Ritter, la boussole indique l’Est. Car, le musicologue orientaliste est autrichien. Autriche, Oest Reich, la marche de l’Empire carolingien à l’Est. La porte de l’Orient pour nombre de poètes, musiciens, littérateurs allemands et (ou) Français (Balzac, le tourangeau, lui-même). Vienne, fenêtre sur l’Orient, moyen ou extrême. Les sièges par les Turcs au XVI° siècle n’y sont pour rien. Toute une pléiade d’orientalistes louent Omar Khamygan (VIII° siècle après JC), le mathématicien musicien qui célébra le vin et l’ivresse ; les philosophes, les sages iraniens comme Sohrawardi fondateur de la « théosophie orientale » où convergent les traditions grecques (Platon), arabes (Avicenne) et du Zoroastre de la Perse antique. Et c’est un Français, Henri Corbin, qui le révéla à l’Occident. C’est à l’Est de l’Europe que l’on peut commencer à connaître les traditions ésotériques et les sagesses de l’Orient extrême. Bien sûr, les orientalistes ne regardent pas vers l’Est pour le seul amour des idées ou de la musique. L’Orient ne manque pas de séductions sensuelles et raffinées. Et il y a ceux qui rêvent de « partir », ceux qui y cherchent une résilience (Anne-Marie Scharzenbach) ou des amoureux de l’aventure.

Mais si l’on regarde vers ces terres où ont pris naissance les plus anciennes civilisations, on peut reconnaître ce que l’Europe doit à l’Orient et écrire une nouvelle histoire dans le partage et la continuité de traditions occultées. Verra-t-on se lever « le tiède soleil de l’espérance » ?

Hervé Le Blanche

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