L’avenir du livre numérique

Image : Myriam Zilles (Pixabay)

Au niveau mondial le livre digital représente environ 15% du marché total du livre avec de grandes disparités selon les pays. Les plus dynamiques (Chine, Canada, USA, Suède) sont aux alentours de 25% ;  entre 15 et 20% on trouve notamment la Corée, l’Australie, la Norvège les Pays-Bas et le Japon ; entre 10 et 15%, figurent des pays aussi divers que l’Allemagne, le Brésil, l’Italie, la Belgique, la Russie ou encore l’Algérie. La France, avec une part de marché officielle du digital de 8%, se retrouve à un niveau comparable à celui enregistré dans les pays en développement comme le Sénégal ou l’Afrique du Sud (1).
Ces chiffres doivent malgré tout être pris avec beaucoup de précautions. La collecte et les méthodes de traitement des données sont très variables d’un pays à l’autre, au point, pour certains pays, de donner une vision totalement erronée de la situation réelle du livre numérique. Le cas de la France est caricatural à cet égard.
Le marché français du livre est très concentré et contrôlé de façon quasi monopolistique par 5 groupes d’édition dont la finalité première n’est pas le développement du livre numérique : Hachette, Editis, Madrigall, La Martinière et Albin Michel. Le Syndicat National des Éditeurs, qui reflète cette concentration du monde de l’édition, est l’organisme qui fournit les statistiques officielles du secteur.
Le taux de pénétration du numérique est alors calculé en ramenant le chiffre d’affaires des ebooks publiés et vendus par les éditeurs affiliés au chiffre d’affaires total de l’ensemble des livres vendus, tous support confondus, y compris le livre-audio, les publications institutionnelles, les livres éducatifs, , les livres pour enfants, les bandes-dessinées, etc.
Les livres numériques des petits éditeurs, des indépendants et des auteurs qui s’autoéditent ne sont pas pris en compte or ces éditions alternatives sont en plein essor.
Le prix d’un ebook est par ailleurs très différent de celui d’un livre imprimé puisqu’il ne supporte pas certains coûts importants (impression, stockage, transport). De plus la caractéristique des produits immatériels est que le coût de production d’une unité supplémentaire, le coût marginal, est pratiquement nul. Les coûts de production du numérique sont essentiellement des frais fixes. Ainsi que l’illustrait Serge Soudoplatoff, dans une conférence à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, quand on partage un bien matériel il se divise : si on prend une pizza et qu’on la divise en quatre chacun a un quart de pizza ; quand on partage un bien immatériel il se multiplie : si on prend un fichier pdf, epub ou mp3 et qu’on l’envoie à dix personnes qui eux mêmes l’envoient à dix amis, tous les destinataires ont un fichier entier. Il s’ensuit de nouveaux modèles économiques où les prix des produits et services immatériels baissent rapidement avec le volume. C’est particulièrement vrai pour les livres numériques dont le développement peut conduire jusqu’à la quasi gratuité pour certains ouvrages dont les frais fixes sont couverts depuis longtemps.
Le taux de pénétration réel du numérique doit donc s’apprécier à partir du nombre de livres diffusés et non pas du chiffre d’affaires. Les données manquent pour calculer un taux de pénétration précis mais si on en croit une étude récente de l’IPSOS, 24 % des Français ont lu un livre numérique en 2019, ce taux monte à 47% pour les 15-24 ans. Ces chiffres sont à rapprocher des données publiées par The Bookseller le magazine international de référence de l’édition qui estimait, au 31 janvier 2020, que la que le taux de pénétration du livre numérique est à présent de 36%. sur la base du nombre d’unités vendues.
Des études plus fines montrent que le taux de pénétration du livre numérique est également très variable selon les catégories de livres. Dans le segment professionnel et universitaire (sciences humaines et sociales, sciences et techniques, médecine, gestion, etc.) la part du numérique peut dépasser les 60% voire approcher les 100% dans certaines niches.

L’essor de l’impression à la demande, associé à l’essor du numérique, bouleverse aussi les pratiques. Aux États-Unis, de grands auteurs commencent à se passer des intermédiaires que sont les maisons d’édition. Ils ne gardent au mieux que des agents littéraires ou s’abonnent à des services de diffusion.
Les grands éditeurs perdent le monopole de la qualité et leur capacité à étonner en dénichant de nouveaux talents s’émousse.

Le simple fait d’entrer dans une librairie procure souvent déjà du plaisir. Le libraire, généralement compétent, offre la possibilité d’un conseil personnalisé. C’est appréciable quand on ne sait pas exactement ce que l’on cherche et plus agréable que l’écran d’un site de vente en ligne. La recommandation du libraire est malgré tout souvent limité à son stock dont les choix sont dictés par ses goûts mais aussi par des contraintes économiques : il privilégie ce qui se vend. On ne peut pas lui reprocher. Dans ces conditions, le numérique ne peut que progresser.

L’achat de livres numériques se fait alors essentiellement sur l’internet via les sites de grandes surfaces spécialisées et les grandes les plateformes généralistes (FNAC, Amazon, Rakuten, etc.). A noter enfin que le prêt du livre numérique se développe également: un lecteur numérique sur 5 emprunte un ebook en bibliothèque. En France selon une enquête menée par Opinion Way en 2019 (2) , 39 % des lecteurs actuels de livres numériques ne l’étaient pas il y a encore un an. Les lecteurs de livres numériques sont par ailleurs souvent de grands lecteurs : 16% lisent plus de 20 livres numériques par an, 31% lisent aussi plus de 20 livres imprimés par an et 19% écoutent plus de 20 livres audio par an. Ces chiffres montrent, qu’entre les tenants du numérique et les tenants du papier, la coupure n’est donc pas aussi nette qu’on le pensait. Il y a davantage une complémentarité des formats de lecture qu’une opposition.
Il fut un temps où la situation était similaire pour la photographie entre les partisans du numérique et les partisans de l’argentique. Autre parallèle avec la photographie, le numérique pousse à la consommation : les adeptes du livre digital ont tendance à lire plus qu’avant. Par contre ils dépensent globalement moins même si beaucoup d’entre eux achètent aussi en complément la version imprimée de l’ebook.
Contrairement aux idées reçus le livre numérique n’est donc pas du tout marginal, il est au contraire bouillonnant de créativité et connaît une progression de ses ventes supérieure à 5% l’an. La réalité c’est que ce sont les parts de marché des grands éditeurs qui déclinent.
La crise sanitaire du Covid-19 est même en train d’accélérer le phénomène. Dans la plupart des pays, les librairies ne sont pas considérées comme des commerces essentiels et sont fermées. Certaines, ne s’en relèveront pas. Pourtant la demande de lecture n’a jamais été aussi forte avec le confinement de centaines de millions de personnes dans le monde qui retrouvent du temps pour lire. Les ventes en ligne prennent le relai mais déjà plusieurs titres en vogue sont en rupture de stock pour la version papier. L’internaute n’a alors guère d’autre choix que d’acheter un ebook. La logistique des vendeurs en ligne est également très perturbée et dans certains pays comme en France les plateformes ont interdiction de livrer les produits qui ne sont pas de première nécessité. D’autres habitudes se prennent, le livre audio n’a jamais été aussi populaire et les ventes de livres numériques explosent.
Qu’on le veuille ou non, la conséquence de cette crise est qu’elle va favoriser le développement du livre numérique et probablement encore renforcer Amazon qui détient au plan mondial déjà quelque 70% du marché des ebooks.

Article publié conjointement avec Futuroscopie.org

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(1) Source : statista.com (estimation 2020)
(2) 9ème baromètre sur les usages du livre numérique présenté le 19 mars 2019 par la Sofia (Société Française des Auteurs de l’Ecrit), le SNE (Syndicat national de l’édition) et la SGDL (Société des Gens de Lettres)