Le métier d'écrivain

Deux livres viennent de paraître dans lesquels les auteurs s’interrogent, entre autre mais principalement, sur leur métier d’écrivain :
Nous sommes nés pour être heureux de Lionel Duroy édité chez Juliard
Profession romancier de Haruki Murakami, trad. Hélène Morita édité chez Belfond

«J’ai appris la vie en lisant des romans» a déclaré Lionel Duroy dans un de ses entretiens. La vie, sa vie, son histoire, son intimité même, est la matière première de ses romans. Il précise bien «roman», car malgré les références autobiographiques, qu’il revendique et assume, ses récits sont à la troisième personne, un narrateur qui lui ressemble tant mais qui a son propre libre arbitre.
«Au moment où nous écrivons, ce n’est pas la vérité factuelle que nous cherchons à établir, mais à restituer l’effet qu’a produit sur nous tel ou tel évènement. Parce que cet effet continue d’opérer à chaque instant dans notre vie d’adulte», écrit-il dans son dernier roman, Nous étions nés pour être heureux». Pour lui l’écriture a un pouvoir certain, celui d’éclaircir, de mettre en mesure, d’ordonner les évènements, les personnes et les relations entre les individus.. Elle a aussi un pouvoir magique, celui de mettre en lumière ce qui avait pu échapper à la perspicacité. Ces pouvoirs se retrouvent dans la lecture pour éveiller la conscience de chacun.
Nous retrouvons incontestablement cette magie dans son dernier roman. Le narrateur retrouve ses neuf frères et soeurs vingt-sept ans après avoir été brouillé et rejeté par eux, suite à la publication de son premier roman «Priez pour nous» qui décrivait une enfance calamiteuse et misérable. Il revient donc sur ce premier livre qui a jeté le trouble dans la fratrie et l’a fait exclure, lui, sa femme  et ses enfants du cercle familial, mais dont l’édition était pour lui essentielle tant sa volonté de devenir écrivain était forte. Les retrouvailles sont une réconciliation difficile et «Nous étions nés pour être heureux» fait le récit des doutes et des certitudes, des appréciations de chacun, selon la personnalité et le vécu.
C’est un roman gigogne et passionnant que nous livre Lionel Duroy sur l’histoire d’une famille et les liens familiaux, sur le métier d’écrivain, sur le rapport à la vérité, sur la tolérance et la rédemption.

«Sans avoir jamais imaginé devenir romancier, ni même d’avoir fait la moindre tentative d’écriture, voilà qu’un jour, brusquement, m’est venue l’idée d’écrire mon premier roman (ou ce qui y ressemble), «Ecoute le chant du vent», et que ce texte a reçu le prix des Nouveaux Auteurs. Avant même d’en avoir conscience, j’étais devenu un romancier, un vrai. J’étais stupéfait. Je m’interrogeais : c’est donc si facile ?». Haruki Murakami, dans son dernier livre «Profession romancier», s’interroge, comme Lionel Duroy, sur le métier d’écrivain, son rôle dans la société, ses capacités et ses responsabilités. Mais aussi sur les difficultés qu’il a dû surmonter, car en fait, même s’il reconnait avoir eu beaucoup de chance, son investissement fut intense. «Ecrire un ou deux romans, ce n’est pas très difficile. En revanche, poursuivre cette activité durant une longue période, passer sa vie à écrire, survivre en écrivant, c’est une entreprise quasi impossible. Peut-être serait-il bon de préciser : impossible pour un être humain normal.»
«Je suis convaincu que les auteurs qui écrivent depuis plus de vingt ou trente ans, qui se sont gagné un lectorat fidèle, ont en eux quelque chose comme un noyau solide, exceptionnel. Ils disposent d’un pilote interne, sans lequel ils ne pourraient écrire de romans. Et ils sont dotés aussi de persévérance et même d’opiniâtreté pour s’adonner si longtemps à un travail solitaire. Telle est à mon sens la qualité spécifique de l’écrivain de métier
Haruki Murakami livre quelques recettes tirées de sa propre expérience, et qui, en somme se résument en quelques mots : «Pour moi, au fond, un roman doit pouvoir jaillir en toute liberté.». Il se confie sur sa «méthode», son mode de vie, sa rigueur, ses exigences, les distances qu’il prend avec certaines instances du milieu littéraire... Pour, en toute humilité conclure que l’écrivain doit faire de son mieux et garder confiance dans ses capacités.

Michel Puech