"André Gorz, une vie" de Willie Gianinazzi

En ces temps de débats politiques fastidieux et souvent soporifiques, alors que les enjeux sur les évolutions de nos sociétés devraient susciter réflexions novatrices et percutantes, il est une parution qui devrait intéresser les protagonistes : «André Gorz, une vie» de Willy Gianinazzi. Il s’agit de la première biographie d’un penseur atypique particulièrement lucide et précurseur. Il fut l’un des premiers annonciateur de la décroissance, profondément convaincu que l’essor économique basé sur l’extraction des ressources naturelles et l’exploitation outrancière de la nature ne pouvait mener qu’à une impasse et une dégradation des conditions de vie. Il fut à l’origine de la notion d’écologie politique, avançant l’argument que l’écologie ne pouvait se contenter d’un strapontin ministériel mais devait être le fer de lance de tout projet politique. Penseur autodidacte, il ne s’enfermait dans aucune conviction, sinon celle que le néolibéralisme, avatar du capitalisme pur et dur n’apportait rien de bon aux sociétés soumises au TINA (There Is Not Alternative). Ainsi sur la question du «revenu social garanti» qu’il appelait aussi «allocation universelle et inconditionnelle», appelé à présent «revenu de base» par certains candidats à la présidentielle, il revint sur ses premières analyses après un échange  avec Philippe Van Parijs. Dans la réponse écrite qu’il publie sous le titre «Allocation universelle : version de droite et version de gauche», il précise notamment les dangers que pourraient représenter une telle mesure déviée de ses objectifs originels. Ses réflexions ont porté essentiellement sur la place du travail dans nos sociétés modernes, et à ce titre il a même évoqué la troisième révolution industrielle et l’ébauche d’une autre économie échappant aux pièges de la dématérialisation et de la déshumanisation.
Au delà de ses ouvrages de réflexion sur le travail et l’évolution de nos sociétés, particulièrement dans leur rapport avec la nature, ainsi que de son travail de journaliste (le nouvel observateur, La gueule ouverte etc...), André Gorz a fait oeuvre d’écrivain avec notamment «Le traitre» et «Lettres à D.», déclaration poignante à son épouse Dorine, juste avant leur double suicide le 22 septembre 2007.
Willy Gianinazzi retrace la vie de ce penseur autodidacte et unique, né Gerhart Hirsch le 9 février 1923 à Vienne, prenant différentes identités jusqu’à celle de André Gorz et choisissant définitivement le français comme langue d’élection. Après une période d’oubli, ses ouvrages devraient nourrir le débat politique et proposer quelques balises pour une évolution positive de nos sociétés.

M. P.