Scènes de tauromachie flottante de Claude Viallat

Au Centre Culturel Bérenger de Frédol à Villeneuve-lès-Maguelone l'exposition est organisée par L’Artothèque de Montpellier, on peut encore contempler jusqu’au 12 avril 2019 quelques œuvres plus ou moins anciennes de Viallat.

Quelques scènes de « tauromachie flottante » 

Tauromachie flottante, paradoxe ou oxymore, mais qui voudrait relier, sur le plan de la forme, la légèreté qui se dégage de l’estampe, à la gravité immanente de la tauromachie. Simplicité du dessin d’un côté, son aspect dansant ou aérien ; et de l’autre, la gravité lourde du sujet représenté, sa pesanteur écrasante.

Ubac et adret, qui sont les deux côtés, l’ombre et la lumière de la tauromachie, motif artistique dont on sait l’importance pour Claude Viallat. 

Ce motif qu’il a rebattu sans cesse, incessamment réapparu dans son œuvre, que l’on se demande s’il n‘est pas en quelque sorte à l’origine de sa peinture – une manière de cellule génétique dont les multiples variations, progressions et métastases ont rendu visible/invisible.

Hypothèse de journaliste, de chercheur ou d’amateur d’art, imaginaire ou réelle peu importe, tellement elle pourrait sembler évidente, et surtout commode, à celui qui ne cesse d’observer et de suivre le travail artistique de Claude Viallat : tauromachie omniprésente, vue et revue dans des œuvres multiples dont elle est le sujet renaissant, le sujet scandant.  

 

Interrogez l’homme et il ne vous dira probablement pas qu’il s’agit là d’un simple motif parmi tant d’autre. Que la tauromachie n’est qu’un outil de travail, un prétexte opportun ou congruent d’une situation déterminée de peinture ou d’humeur créative.
En revanche, interrogez-le sur son rapport général à l’art, sur son travail d’artiste, sur les mille et une manières qu’il a de peindre, de sculpter, ou de nouer et dénouer cordes, ficelle et bouts de bois, et il vous dira probablement que l’objet, la couleur, le fragment précaire dont il se sert, ne sont que les différents prétextes infimes, improbables, les signes arbitraires, auxquels il a fallu répondre par une sorte d’impulsifs gestes du corps.

La multiplicité des œuvres de Claude Viallat

Tauromachie mise à part - peut être seul sujet expressif du peintre, dans la mesure pour le moins qu’il dit le plaisir, la culture prégnante, et l‘attrait sensuel ressenti – l’œuvre artistique de Claude Viallat échappe à toute espèce de discours explicatif ou narratif qui serait en quelque sorte suggéré ou pré-donné. Derrière les œuvres produites, cherchez l’homme, sa personnalité, l’expression de son rapport intime au monde, son intériorité camouflée, et vous ne trouverez rien d’autre, sinon à nouveau, l’œuvre en elle-même : la visibilité de cette dernière est l’envers de l’invisibilité de celui qu’il l’a mise au monde.  

  

 

les Couleurs du Sud, thème de la rétrospective consacrée  en 2014 à l'artiste du mouvement artistique Supports-Surfaces des années 70 qui retraçait 50 ans de création au musée Fabre à Montpellier

 

Tel bout de bois sculpté et forgé par la nature et sur lequel Claude Viallat a seulement apposé deux points de couleurs ne raconte rien d’autre que le geste de la main, la courbure du dos, les genoux qui ont fléchi pour le récupérer ; tel lambeau de corde nouée aux deux extrémités, lesquelles sont peintes en rouge pour l’une, bleu pour l’autre, et rendu en quelque sorte à sa position naturelle, jeté comme on jetterait un dé au sol, ne représente rien, ne dit rien, sinon le mouvement du corps qui l’a restitué à l’espace dont il est originaire.

L’œuvre artistique de Viallat se poursuit ainsi sur la même ligne sous-jacente que celle qui a donné naissance, en 1969, au mouvement artistique Support/Surface, créé par lui et quelques autres : Daniel Dezeuze, André-Pierre Arnal, Vincent Bioulès, Louis Cane, Patrick Saytour….et dont l’objectif était de rendre à l’œuvre d’art son indépendance et sa liberté « sui generis ».
A l’heure où tout voudrait nous faire tendre vers le sens transcendant ; où le monde entier nous oblige à devenir quelqu’un ou quelque chose, une volonté, un engagement, un souvenir… ; où la raison, exsangue en vérité, tente d’enserrer dans ses mailles les choses, les discours et les hommes ; où les discours font taire les corps ; l’œuvre de Viallat apparaît comme un viatique - qui est le don des Grands ! - pour celui qui voudrait retrouver de quelque manière l’innocence du monde – et la sienne propre.

F-Bacha